Cavaliers dans la tempête, l’art virtuose de Stefano della Bella
Dans l’univers foisonnant du baroque italien, Stefano della Bella (1610-1664) occupe une place singulière. Graveur et dessinateur florentin prolifique, influencé par Jacques Callot et protégé des Médicis, il excelle dans la représentation de scènes dynamiques, où le mouvement, la nature et l’humain se rencontrent dans un univers où le temps semble suspendu. Nous reviendrons à une autre occasion sur cet artiste, qui se faisait appeler lors de son long séjour en France du doux nom d’Etienne de la Belle, et qui, ne le cachons pas, est l’un de nos préférés. Parmi ses œuvres les plus évocatrices figure ce dessin représentant des cavaliers dans la tempête, datant probablement des années 1640, période où della Bella résidait à Paris et multipliait les études sur les chevaux, les cavaliers et les éléments naturels.
Une composition dramatique et mouvementée
L’image nous plonge au cœur d’une scène tourmentée : à gauche deux cavaliers enveloppés dans leurs manteaux avancent péniblement contre une violente tempête. l’un est recroquevillé sur sa monture; l’autre, démonté et tête baissée, dont le manteau flotte comme une voile déchirée, guide un cheval robuste. À droite, un homme à pied, courbé sous le vent, semble lutter pour progresser. Les arbres environnants sont tordus par les rafales, leurs branches fouettées dans tous les sens, et le ciel est chargé de nuages sombres et tourbillonnants. Au sol, des rochers et des buissons épars renforcent le sentiment d’un paysage hostile et inhospitalier. L’un descend pendant que l’autre monte encore. Le personnage principal se situe au sommet. Ces hommes semblent passer un col, peut-être l’un de ceux qui emmena della Bella d’Italie en France, même si la végétation donne plus à penser à de la moyenne montagne.
Réalisée à la plume et à l’encre brune, avec des lavis gris et bruns pour les ombres et la profondeur, cette étude respire une énergie presque cinétique. Les traits sont rapides, nerveux, presque esquissés : les lignes ondulantes des manteaux, les hachures pour suggérer le vent, les contours flous des arbres créent une impression de chaos maîtrisé. Della Bella, maître du rendu du mouvement, capture ici l’instantanéité d’une bourrasque, comme si la nature elle-même animait la feuille.
Le plus étonnant toutefois est l’atmosphère générale qui se dégage de la scène une fois qu’on l’a identifée: nul drame, pas de tension dans cette tourmente: les hommes avancent simplement, difficilement certes, mais sans que rien ne semble pouvoir les détourner de leur but. Comme toujours chez della Bella, chaque être est ce qu’il est, et fait ce qu’il doit faire, dans une sensation de temps suspendu.
Le génie de della Bella : chevaux et cavaliers comme signature
Stefano della Bella était fasciné par les chevaux et les cavaliers, thèmes récurrents dans son œuvre. Formé initialement comme orfèvre, il développe une précision anatomique remarquable pour les équidés : regardez la musculature puissante du cheval central, ses jambes fléchies sous l’effort, sa crinière et sa queue balayées par le vent. Ces études font écho à ses séries gravées célèbres, comme les Diversi capricci militari ou les scènes de voyages et de paysages tourmentés des années 1640-1650.
Ce dessin s’inscrit dans une veine presque naturaliste avant l’heure : l’homme, les forces élémentaires, la vulnérabilité, la détermination. La tempête n’est pas seulement météorologique ; elle symbolise peut-être les tumultes de l’époque – guerres, voyages périlleux, instabilité politique – que della Bella a lui-même connus, entre ses séjours à Paris pendant la Fronde et ses retours à Florence.
Une œuvre intime
Contrairement à ses gravures diffusées largement, ce type de dessin était souvent une étude préparatoire, conservée dans des carnets personnels. Il révèle le processus créatif de l’artiste : rapidité d’exécution, économie de moyens, mais une expressivité extraordinaire. Des œuvres similaires, comme ses planches de cavaliers enveloppés dans des manteaux ou luttant contre les éléments, se trouvent dans des collections majeures (Louvre, Metropolitan Museum, etc.).
Aujourd’hui, ces cavaliers dans la tempête nous rappellent la virtuosité de della Bella : un artiste capable de transformer une simple feuille en tourbillon dramatique, où la nature humaine compose avec la fureur de la nature. Une pièce qui, malgré sa modestie apparente, capture l’essence du baroque : mouvement, émotion, et une pointe de théâtralité. Un témoignage vibrant d’un maître du XVIIe siècle qui savait faire hurler le vent sur le papier !
À bientôt pour d’autres traits.
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